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23/10/2009 Bouglione ou La leçon de photo.Ecoutez La Palombière. Lisez Histoire Vraie En cas de mort de rire, le blog ne pourra être tenu pour responsable (ou alors, qu'un petit peu). La leçon de photo
Des nostalgies que nourrit ma mémoire, celle des cirques m’est des plus chères. Ah ! Le regard courroucé de « la femme sans tête » lorsqu’elle se rendit compte que mon père m’expliquait son numéro… Il ne manquera pas de lecteurs pour relever qu’une femme sans tête ne peut avoir de regard courroucé. C’est pourtant ainsi que l’on nomme ce numéro, vieux comme le cirque et non « tête sans corps » qui serait plus juste. Mais je vous invite au cirque ; pas à un cours de sémantique. A Bordeaux, ce jour-là, mon but était de photographier le cirque, non le spectacle auquel tout le monde allait assister mais les coulisses. Nikon au point et Samantha pour me donner une contenance, je guettais ma photo du siècle. Un homme s’approche: Vous êtes photographe ? Oui, et j’adore le cirque. –Eh bien, si vous voulez photographier le spectacle de ce soir et me livrer les tirages, noir et blanc, demain matin avant onze heures, j’achète ? C’est d’accord répondis-je comme si j’avais fait cela des dizaines de fois. Il détache deux billets d’un carnet. Griffonne sa signature et me les tend: -« Voici vos pass. Demain, onze heures ! » Armé de deux boitiers, télé et grand-angle, d’une douzaine de rouleaux près à toutes sensibilités et de mon assistante, fraichement promue, je suis sous le plus grand chapiteau du monde et vais réaliser mon premier reportage. De la piste au dernier gradin, de l’entrée des artistes aux loges d’honneur et à la tribune de l’orchestre: je me déplace sans arrêt. Je m’offre même des plans de coupe superbes sur le public.
Il est plus d’une heure lorsque j’extrais le premier rouleau de la cuve. C’est bon. Pour ne pas risquer de rayer les films en utilisant les pinces à essorer, j’improvise une armoire de séchage dans la salle de bain, pendant que Sam fait cuir des spaghettis. A six heures du mat, il y a des tirages partout. Nous sommes crevés. Les yeux brulés par la fatigue, la lumière inactinique et les vapeurs chimiques du labo, je m’endors dans le vieux fauteuil de cuir où mon chien a creusé son lit. Sam sur le canapé. Huit heures : il faut y aller. Les photos sont sèches mais roulées sur elles-mêmes. Je les glisse entre les pages de gros dictionnaires que nous embarquons. En roulant, nous nous remémorons notre aventure, persuadés que désormais, nous en vivrons des tas d’autres de cet acabit. J’avoue n’avoir pas eu le temps de trier mais du coin de l’œil, j’élimine tout de même quelques ratées tandis que Sam classe le reste : les meilleures sur le dessus. Place des Quinconces, de la sciure, du crottin et deux caravanes sont les seuls vestiges de la civilisation disparue du cirque. -« Salut les enfants ! Alors ça a marché ? Vous voulez un café ? M. Bouglione s’assoit et regarde mes photos, une à une, attentivement, comme s’il y cherchait quelque chose, sans rien dire. Interrompant le premier paquet, il recommence avec le second. Puis le trois. Et le quatre. Et le cinq… -« Ecoute », dit-il enfin, d’une voix lente, presque solennelle, que le tutoiement rend plus convaincante encore : « Je vais t’expliquer. Tu es bon photographe. Ça se voit tout de suite. Cadrages impeccables. C’est soigné. Je m’y connais. En plus, vous avez du travailler toute la nuit, comme nous… Il y a pourtant un problème : Tu m’as dit aimer le cirque mais tu ne connais pas le cirque. Un cirque, tu vois, c’est une fabrique d’émotions, une usine. Une chaîne de montage qui produit des rires, des peurs, de l’admiration, du suspense, des élans d’amour, du rêve, des bonheurs… La raison d’être d’un numéro, c’est son pouvoir émotionnel, l’émotion qu’il va créer. Il y a dans chaque numéro un instant magique, un sommet, un seul. C’est ça qu’il faut saisir. C’est précis. Tu comprends ? Regarde cette photo : tu l’as prise deux secondes trop tôt. Celle-ci : une seconde trop tard ; le suspense est fini ; il a attrapé son trapèze. C’est quand il est dans le vide qu’il faut l’arrêter. Et les clowns, leur histoire n’est pas terminée: c’est lorsque Paillasse reçoit le deuxième sceau sur la tête qu’on rit. Tu as arrêté l’histoire avant la chute. Tu dois saisir l’émotion à son point culminant, exactement. Avant, il ne se passe rien. Après, cela n’a plus d’intérêt. Tu comprends ? Si tu veux, suis-nous quelques jours. Vois le spectacle autant que tu voudras et quand tu connaîtras les numéros par cœur je suis sûr que tu feras un très bel album. Si ça ne t’ennuie pas, je voudrais garder celle-ci. Combien je te dois pour cette photo ? » Il accepta ce modeste cadeau sans insister et je me demande encore s’il a eu cette délicatesse pour me faire plaisir ou parce qu’il s’agissait d’un portrait de Nina, la trapéziste… J’ai eu l’immense chance de croiser bien des gens et de recevoir bien des leçons dans ma vie. Ce jour-là, mon maître de photo n’était ni Cartier Bresson, ni Doisneau, ni Ronis. Il s’appelait Bouglione, Joseph, dit Zézé ! -Merci Zézé. –« Quand tu voudras petit ! » (jpjl) Réagissez à cet article en utilisant la possibilité d' ajouter un commentaire (ci dessous) (photo de Pierre Etaix et Annie Fratelini par jpj) Contact: jeanpierrejeannin@msn.com / Les autres articles de ce blog sont répertoriés ICI. Commentaires (2)Pour ajouter un commentaire, connectez-vous avec votre identifiant Windows Live ID (si vous utilisez Messenger ou Xbox LIVE, vous avez un identifiant Windows Live ID). Connectez-vous Vous n'avez pas d'identifiant Windows Live ID ? Inscrivez-vous
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